Des diagrammes comme clefs de la Vie

Des analyses informatiques de styles de jeu pourraient aider les musicothérapeutes

La profondeur indescriptible de la musique, si facile à comprendre mais si inexplicable, est due au fait qu’elle reproduit toutes les émotions de notre être le plus profond, privées de leur réalité et isolées de la douleur. Oliver Sacks, Musicophilia : Tales of Music and the Brain

Oliver Sacks s’est appuyé sur une longue histoire de l’utilisation de la musique pour diagnostiquer et traiter les maladies mentales : les Grecs anciens associaient la musique et la médecine au dieu Apollon (également idéal masculin de la beauté). Au 20ème siècle, la thérapie par la musique a été développée pour traiter les soldats souffrant de traumatisme physiques et mentaux après les guerres mondiales. Comment l’action de créer de la musique calme-t-elle l’âme et soigne-t-elle l’esprit ? Une nouvelle étude de l’Institut Weizmann des Sciences pourrait aider à résoudre ce mystère en quantifiant certains liens entre création musicale et effets comportementaux bénéfiques que peut déclencher cette activité.

Certains pourraient trouver étrange le lien entre thérapie par l’art et modélisation informatique mais pour le docteur Billie Sandak, les deux sujets lui tiennent à cœur ; elle a ainsi trouvé une façon d’utiliser l’une pour en savoir plus sur l’autre. Le docteur Sandak fait partie de l’équipe du professeur David Harel du département Informatique et Mathématiques Appliquées de l’Institut Weizmann.

Pour construire une méthode informatique permettant d’étudier un processus créatif comme jouer d’un instrument de musique, le docteur Sandak et le professeur Harel devaient identifier des paramètres objectifs à analyser. « Les oreilles et les yeux des thérapeutes ne peuvent pas saisir tous les détails de la dynamique complexe du processus de création, » dit le docteur Sandak, « en conséquence ils pourraient écrire des rapports d’avancement subjectifs. »

Le langage de la musique peut exprimer des états émotionnels que les mots ne peuvent pas retranscrire

La méthode qu’ils ont développée est basé sur un langage informatique appelé Statecharts créé par Harel dans les années 1980, c’est un langage visuel permettant de définir le comportement de grands systèmes réactifs multi-composants. Cela inclut notamment les systèmes informatiques utilisés en aviation ou encore les systèmes biologiques ou sociaux. Avec Statecharts, les utilisateurs peuvent créer des diagrammes complexes de tous les évènements possibles et des transitions entre les différentes actions, révélant ainsi les relations hiérarchiques et les séquences. Depuis que Statechart est devenu un langage de programmation come un autre, les diagrammes qui en résultent peuvent alors être exécutés, simulant le comportement du système. Le docteur Sandak et le professeur Harel ont d’abord présenté leur méthode puis ont démontré comment elle pouvait être utilisée en art thérapie sur un petit groupe de sujets participant à des séances de dessin. 

Dans cette étude, conduite en collaboration avec les docteurs Avi Gilboa et Shai Cohen du Département Musique de l’Université Bar-Ilan, ils ont utilisé les découvertes d’une précédente étude pour mener des investigations plus poussées sur une thérapie un peu différente : celle qui implique de jouer d’un instrument de musique. Les résultats de cette étude ont été récemment publiés dans PLoS ONE.

 

Le professeur David Harel et le docteur Billie Sandak

La thérapie musicale fait souvent appel à l’improvisation – que le patient ait des bases en musique ou non – et son idée est que le langage de la musique exprime des états émotionnels que les mots ne peuvent pas retranscrire. Les chercheurs ont travaillé avec 108 sujets, hommes et femmes, âgés de 18 à 77 ans. Certains avaient déjà pratiqué la musique à différent niveau ; d’autres n’avaient jamais touché un instrument. Ils ont tous dû jouer des morceaux improvisés sur un piano numérique sur quatre thèmes différents : « ressenti négatif », « laid », « ressenti positif » et « beau ».

La musique exprimant les émotions négatives et la laideur était, bien entendu, quantitativement différente de celle exprimant les émotions positives et la beauté. Les concepts négatifs impliquent l’utilisation de notes plus graves, une plus forte intensité et l’utilisation de plusieurs touches à la fois. L’idée de laideur demande l’utilisation de plus de touches que les émotions négatives. Enfin, l’idée de beauté implique un touché plus doux sur le clavier que les émotions positives.

D’autres différences ont été remarquées. Entre les hommes et les femmes par exemple : les femmes explorent et utilisent moins de notes sur le clavier et de façon moins intense que les hommes. Ce résultat ressemble à celui de l’étude précédente – les femmes utilisent moins d’outils pour dessiner que les hommes. L’âge a également joué un rôle. Comparés aux sujets les plus jeunes, les sujets les plus âgés utilisent plus de notes simultanément et préfèrent les touches noires – c’est-à-dire que leur style montre plus de caractéristiques des émotions négatives. Pour le docteur Sandak, cela fait également penser à l’étude précédente : « Les personnes les plus âgées utilisent moins de couleurs dans leurs dessins et effacent plus de choses. »

Les notes utilisées lors des improvisations sont « fusionnées » en une octave pour mettre en avant les différences moyennes en pourcentage du temps de jeu entre les groupes de femmes et d’hommes (respectivement les barres roses et bleues), les amateurs et les professionnels (respectivement les barres grises et noires) et les sujets jeunes et âgés (respectivement les barres orange et marron)

Bien entendu, en musicothérapie comme dans toutes les thérapies, beaucoup de choses se passent autour de l’acte de jouer de la musique. Les chercheurs veulent maintenant utiliser leur modélisation informatique dans le but plus ambitieux d’analyser les autres évènements qui se produisent dans la salle de thérapie, y compris la relation patient-thérapeute. « Notre but ultime est de créer un outil qui aiderait les thérapeutes, leur permettant de suivre les progrès et les changements de la thérapie créative en temps réel, » dit le docteur Sandak. « Cela pourrait être une sorte de tableau de bord permettant au thérapeute de traiter des questions au cours de la séance ; par exemple, « le patient évite-t-il les notes aigües et les faibles intensités ? Joue-t-il ses notes d’une façon claire et nette ou plutôt floue ? Évite-t-il la couleur verte dans le dessin ou ses lignes sont-elles intenses ou effacées de façon répétées ?  De telles informations, que les résultats de recherche rendent possibles, pourraient être utilisées par les thérapeutes pour améliorer leur traitement. »

Les recherches du professeur David Harel sont financées par la succession Emile Mimran. Le professeur Harel est détenteur de la chaire professorale en mathématiques William Sussman.